Un article paru sur Maghreb Émergent le 15 de ce mois, repris par d’autres médias, révèle que l’Algérie – ou devrais-je dire le pouvoir – s’apprête à conclure un accord majeur avec deux géants américains : ExxonMobil et Chevron. Plus récemment encore, d’autres compagnies américaines, et non des moindres (Schlumberger, Halliburton, amies du fameux Ould Kaddour, ainsi que Petrooxy…), lorgnent sur les richesses en hydrocarbures du sous-sol algérien, et notamment sur le très controversé gaz de schiste.
Cela soulève une foule de questionnements, comme le souligne à juste titre notre ami Saad Kermiche, depuis le Canada. Il rappelle que l’extraction du gaz de schiste est loin d’être aussi rentable en Algérie qu’aux États-Unis, pour des raisons objectives – du moins en théorie.
Analysons-les :
- Un puits, pour être rentable, ne devrait pas coûter plus de 6 à 7 millions de dollars aux États-Unis, alors qu’en Algérie, les coûts grimperaient vite à 20 millions.
- Il faudrait forer simultanément des milliers de puits pour atteindre une exploitation qualitative, au vu des quantités phénoménales d’eau nécessaires en cas de fracturation hydraulique (la technologie la plus utilisée par les majors américaines). Or, si les préoccupations environnementales étaient réellement prises en compte, les coûts exploseraient.
- Entre la phase d’exploration et celle d’exploitation, il peut s’écouler dix années – surtout dans un contexte de développement rapide des énergies renouvelables.
- La situation sécuritaire au Sud est volatile et pourrait freiner les ardeurs de ces compagnies.
Il conclut que le pouvoir a une mauvaise lecture des événements présents et à venir, et que son pari d’hypothéquer les ressources contre un soutien international pour assurer sa survie politique est illusoire.
Permettez-moi de lui répondre succinctement et avec humilité.
La rentabilité d’un puits en Algérie n’est en rien comparable à celle d’un puits américain pour plusieurs raisons objectives :
- Le coût de l’eau est bien plus élevé aux États-Unis qu’en Algérie, où l’exploitation de la nappe albienne a sans doute déjà fait l’objet de garanties à des prix défiant toute concurrence. Or, l’eau représente une part considérable des coûts.
- Quant aux milliers de puits nécessaires, la zone saharienne est vaste et sans contraintes urbanistiques, contrairement aux États-Unis. Forer encore et encore ne sera pas un obstacle.
- Les préoccupations environnementales ? Permettez-moi d’en douter. Il est même probable que certains produits chimiques interdits aux États-Unis seront utilisés ici sans scrupules.
- Le pétrole de schiste (ou huile de schiste) sera également exploité sur ces mêmes sites, en plus du gaz. Et tout cela sera destiné au marché européen tout proche, réduisant les coûts de transport. La qualité du gaz saharien, semble-t-il, nécessiterait en outre moins de raffinage, ce qui le rend encore plus attractif.
- Quant à la fameuse décennie d’attente avant exploitation, elle est très incertaine. Certaines sources affirment que les études d’exploration n’ont jamais cessé depuis 2014 ou 2015… Faites le calcul.
- Enfin, sur la sécurité : même au plus fort de la « décennie noire », les compagnies étrangères, notamment américaines, ont su protéger leurs installations. À part Tiguentourine, aucun incident majeur n’a été signalé.
Concernant la survie du régime, rappelons que pour lui, même 24 heures de plus sont bonnes à prendre. Il est dans une logique de repli total.
Partie II : L’exploitation de la nappe albienne
Cette nappe couvre 70 % de notre territoire. Les réserves d’eau sont estimées entre 30 000 et 50 000 milliards de m³. On peut donc raisonnablement conclure que les réserves algériennes représenteraient 21 000 à 35 000 milliards de m³. Un réservoir colossal.
Selon la NASA et l’Observatoire du Sahara et du Sahel, cette nappe est renouvelable à raison d’1,4 milliard de m³/an. Or, le pompage actuel est déjà de 2,7 milliards. Autrement dit, nous consommons presque le double de son rythme de renouvellement.
Et ce n’est pas tout : la pollution générée par les exploitants, conventionnels ou non, est beaucoup plus problématique. L’exemple de Haoud Berkaoui est parlant : Total et Sonatrach se rejettent la responsabilité, pendant qu’autour d’El Oued, une fosse béante s’élargit, entraînant pollution et remontées salines sans précédent. Qui peut aujourd’hui estimer les volumes contaminés ? Qui s’en soucie ?
La consommation annuelle d’eau en Algérie est estimée à près de 11 milliards de m³ (dont 2,13 milliards pour l’eau potable, l’agriculture et l’industrie). Rapportée à la nappe albienne, cela représenterait entre 1 840 et 3 500 ans de consommation… sauf que nos besoins réels sont déjà trois fois supérieurs, et cette nappe, bien que théoriquement propre et inaltérée, est menacée par l’irresponsabilité des autorités.
Les fermes géantes
Avant d’aborder le gaz de schiste, évoquons les fermes agricoles géantes qui s’installent dans le Sud, sur le modèle américain.
Le Dr Rabah Lahmar, agronome algérien, les qualifie de « comment désertifier un désert ». Il explique que si les rendements initiaux sont spectaculaires, ils chutent rapidement. La raison : les eaux de l’albien sont salées, et dans un sol à faible rétention, les sels s’accumulent et stérilisent les terres. Cela nécessiterait une maîtrise fine de l’irrigation et des systèmes de drainage… mais qui s’en souciera ? L’exemple de l’Arabie saoudite devrait servir d’avertissement.
Le gaz de schiste et l’albien
L’exploitation du gaz de schiste risque d’engloutir des quantités phénoménales d’eau : 15 000 m³ pour une seule fracturation. Or, un puits nécessite plusieurs fracturations. À raison de 1 500 puits pour atteindre une rentabilité, le volume d’eau pompé dans l’albien sera colossal.
Pire : la contamination. Les additifs chimiques utilisés dans la fracturation peuvent rendre une nappe entière impropre à la consommation sur plusieurs kilomètres à la ronde. La décontamination, si elle est possible, est extrêmement coûteuse et souvent irréversible. Aux États-Unis, des populations entières ont dû être déplacées pour cause de contamination hydrique, sans parler des secousses sismiques et des atteintes à la santé.
Ajoutons que la durée de vie d’un puits ne dépasse pas cinq ans : on passe ensuite au suivant, transformant la zone en véritable gruyère.
Une finalité douteuse
Derrière ces choix, la question n’est pas seulement la rentabilité. Serviront-ils à diversifier notre économie, ou simplement à prolonger la rente ? Connaissant la philosophie du pouvoir, on peut en douter.
D’autant que le développement rapide des énergies renouvelables, notamment le solaire – où l’Algérie a un potentiel immense – rend ce pari fossile encore plus absurde. Mais pour un régime obsédé par sa survie, « sky is the limit » : tout peut être bradé.
Nous faisons face à deux menaces majeures pour notre avenir national :
- la dilapidation de nos ressources naturelles (nappe albienne, mines, terres sahariennes, hydrocarbures) ;
- la destruction de notre environnement, avec des conséquences sanitaires graves pour nos populations.
Nous n’avons plus le choix. Il ne suffit pas de dénoncer ces choix criminels : nous devons nous y opposer juridiquement, socialement et politiquement. Que chaque citoyen soucieux de l’avenir des générations à venir élève sa voix pour dire : « No pasarán ! »
