Couche d’ozone, politique et lobbies

Le Protocole de Montréal pour la protection de la couche d’ozone a acquis ses lettres de noblesse pour au moins quatre raisons essentielles :

  1. Le texte comporte des calendriers précis d’élimination des substances appauvrissant la couche d’ozone.
  2. Les Parties au Protocole ont mis au point des mécanismes de suivi et de contrôle de son application.
  3. La création d’un Fonds Multilatéral pour apporter l’assistance nécessaire aux pays en développement afin d’honorer leurs obligations. Les pays donateurs en ont toujours assuré le financement, permettant ainsi la continuité d’une action cruciale pour l’élimination effective des substances appauvrissant la couche d’ozone.
  4. Les intérêts bien compris des grands groupes chimiques dans ce processus d’élimination.

Il y a bien sûr d’autres raisons au succès de ce Protocole, considéré comme exemplaire par rapport à un grand nombre de conventions internationales sur l’environnement.

Un grand homme a été derrière cet accord exemplaire : le Dr Mostafa Kamal Tolba, récemment disparu. Il était Directeur Exécutif du PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement). Son obstination, ses efforts inlassables pour rapprocher les positions des uns et des autres, et son sens très poussé de la diplomatie au service de la négociation ont permis, un jour de septembre 1987, de donner naissance au fameux Protocole de Montréal. Il nous avait enfermés avec des centaines de délégués jusqu’au petit matin dans une salle, jusqu’à l’aboutissement du texte final. La dernière fois que je le revis fut au Caire, il y a quelques années, lors de la célébration de la Journée internationale sur l’ozone. Je tiens ici à lui rendre hommage.

S’il y a lieu de se réjouir de ce succès, je ne peux toutefois occulter quelques éléments de pondération qui montrent que, malgré tout, les intérêts de certains n’ont pas été sacrifiés sur l’autel de la protection de l’environnement.

Je ne prétendrai certainement pas être au fait de tous les tenants et aboutissants quant à l’application du Protocole, ni expliquer toutes les décisions prises par les Parties, que ce soit lors de leurs réunions annuelles ou par l’intermédiaire des comités qu’elles ont créés — plus particulièrement le Comité Exécutif pour l’administration du Fonds Multilatéral. Néanmoins, ma présence pendant près de trente ans à un nombre incalculable de réunions m’a donné le privilège d’être un observateur des nombreuses péripéties qui ont jalonné le cheminement du Protocole. Mieux encore, en tant que représentant de mon pays, puis membre actif au sein d’une agence d’exécution, j’ai été impliqué dans nombre de décisions que mon organisation avait la tâche d’exécuter. C’est dire combien de fois j’ai été interpellé, pour ne pas dire perturbé, par des éléments bien loin de l’angélisme ambiant dans lequel baigne le Protocole de Montréal.

En même temps, je n’aimerais pas donner l’impression de tourner le dos à un programme auquel j’ai consacré la plus grande partie de ma carrière, ni montrer une quelconque ingratitude pour le privilège exceptionnel d’avoir été un des acteurs de l’application du Protocole de Montréal. Car ce Protocole est un exemple de coopération internationale qui, aujourd’hui, fait référence.

Mon seul souci est de montrer qu’il aurait été possible d’aller plus loin dans cette coopération, si des intérêts somme toute compréhensibles, eu égard au monde dans lequel nous vivons, n’étaient pas venus polluer cette passion commune de protéger notre planète. Malheureusement, il faudra à chaque fois composer avec des pouvoirs sans état d’âme et tenter de leur arracher des lambeaux d’idéalisme. Tant que l’idée est, à chaque fois, de trouver un équilibre entre les exigences économiques et la nécessité de protéger l’environnement, notre planète devra toujours s’accommoder d’agressions qui l’affaibliront davantage. Certes, il y a eu des avancées considérables dans la prise de conscience que la planète est en danger, et l’on s’efforce tant bien que mal de la sauvegarder. Mais ne nous voilons pas la face : les pouvoirs économiques et financiers restent déterminés à faire du profit et de la puissance des constantes intouchables. Les événements passés, ainsi que les plus récents, montrent qu’ils n’ont aucune hésitation à alimenter des incendies pour asseoir leur domination du monde.

Je veux apporter ici un témoignage : même pour un sujet aussi grave que la protection de la couche d’ozone, on a préféré prendre des détours, alors qu’existaient dès le départ des solutions moins onéreuses et plus avantageuses pour notre environnement.

Usine chimique moderne

Malheureusement, une fois de plus, il aura fallu composer avec des intérêts économiques qui, à mon sens, nous ont fait perdre un temps précieux pour réhabiliter la couche d’ozone. Les solutions de transition ont certes permis de réduire la menace, mais aussi d’engranger des bénéfices dont on parle rarement. On pourra toujours rétorquer que c’était là un passage obligé avant d’arriver à la mise au point de substances plus satisfaisantes, sauf qu’il est prouvé qu’elles ont toujours existé. Les substances naturelles ont été remplacées par des substances chimiques qui, quelques dizaines d’années plus tard, se sont avérées nocives pour la couche d’ozone. Ces substances étaient produites par de grands groupes chimiques tels que Dupont, Elf Atochem, Honeywell, Bayer, ICI, etc., qui ont pendant longtemps réalisé des bénéfices faramineux et constitué un quasi-monopole dans la fabrication des réfrigérants, agents d’isolation ou de propulsion, retardants d’incendie, désherbants, produits de stérilisation des sols agricoles, etc.

Alors que le bon sens et la sagesse commandaient un retour à des solutions naturelles telles que pratiquées par le passé — les hydrocarbures, le dioxyde de carbone, l’eau, ou encore la solarisation, la biofumigation, les cultures hors sol — ces mêmes groupes ont utilisé leur énorme influence, tant économique que politique, pour imposer de soi-disant nouvelles molécules censées être moins destructrices pour l’ozone. Le temps de mettre sur le marché leurs nouveaux produits, ils ont lancé des substances dites « de transition », c’est-à-dire possédant un pouvoir destructeur moins élevé, mais destructeur quand même. Ces ersatz de substances destructrices de la couche d’ozone ont, pendant une quinzaine d’années, inondé les marchés mondiaux, y compris dans les pays en développement, qui devaient en principe s’appuyer sur l’assistance du Fonds Multilatéral pour financer leurs opérations de conversion. Il va de soi que les technologies et produits de remplacement étaient fournis par ces mêmes groupes chimiques, qui recherchaient un retour rapide sur leurs investissements — même si ceux-ci n’étaient pas aussi conséquents qu’ils le prétendaient, puisqu’il s’agissait d’une simple manipulation de la molécule d’origine pour en diminuer la nocivité sur la couche d’ozone.

C’est ainsi que des milliers d’entreprises dans le monde se sont converties, à coup de milliards de dollars, pour produire des appareils de réfrigération, des aérosols, des solvants, des agents gonflants d’isolation, ou encore des pesticides contenant des molécules de transition censées réduire la menace sur la couche d’ozone. Et lorsque certains d’entre nous ont tenté de briser ce monopole en faisant la promotion de substances naturelles — notamment dans la réfrigération domestique, en lançant le cyclopentane comme agent gonflant pour l’isolation des parois d’un réfrigérateur et l’isobutane comme réfrigérant — une malicieuse campagne de désinformation s’est mise en branle, sous couvert de sécurité des ménages. Des vidéos plus vraies que nature montraient une petite fuite de quelques grammes d’hydrocarbures dans un système de réfrigération, provoquant, au contact d’une étincelle, une explosion dans une cuisine. Cela eut pour effet de retarder leur introduction, tandis que les substances de transition continuaient leur petit bonhomme de chemin. Nous pûmes malgré tout persuader un certain nombre de pays — l’Algérie, l’Argentine, l’Iran, le Cameroun, l’Égypte ou encore la Syrie — d’introduire les hydrocarbures dans la réfrigération domestique.

Mais il aura fallu vaincre des résistances tenaces au Comité Exécutif du Fonds Multilatéral, dominé par les pays donateurs, dont les lobbies des groupes chimiques sont très présents dans les couloirs des salles de réunion. Nous étions aidés en cela par une efficace campagne de vulgarisation menée par l’influente ONG Greenpeace, surnommée « Greenfreeze ». Ce n’est toutefois que bien des années plus tard que les hydrocarbures se sont globalement imposés dans la réfrigération domestique — ironie de l’histoire, même la toute-puissante Agence américaine pour l’Environnement recommande aujourd’hui l’isobutane et le cyclopentane. Malheureusement, il n’en est pas de même pour la climatisation, y compris à usage résidentiel, sous le prétexte, une fois de plus, de l’inflammabilité de la substance. Mais qui se soucie de la sécurité de la ménagère, notamment dans les pays en développement, qui utilise une bouteille de gaz butane ou propane d’une contenance moyenne de 13 kilogrammes, dont l’explosion est souvent dévastatrice ? Pourquoi relativise-t-on les explosions d’immeubles dues à des fuites de gaz de ville, tout en insistant sur le danger d’une fuite de quelques centaines de grammes de gaz d’un réfrigérateur ou d’un climatiseur ?

Pour ma part, je suis convaincu qu’il s’agit tout simplement de protéger et de conserver un marché juteux de substances chimiques, et que la préservation de la couche d’ozone ne constitue qu’un paravent pour développer, encore et toujours, de nouvelles molécules souvent issues de simples manipulations de celles déjà existantes.

Un autre exemple significatif est le louvoiement observé dans le remplacement d’un pesticide comme le bromure de méthyle, un fumigeant à large spectre utilisé dans le monde entier depuis les années 1930 comme traitement de pré-plantation contre les insectes, les agents pathogènes et les mauvaises herbes, ainsi que contre les insectes dans les bâtiments et les marchandises. Il est également utilisé dans les applications liées à la quarantaine et aux traitements préalables à l’expédition de denrées périssables. Cette substance, bien que bannie par le Protocole de Montréal, continue d’être utilisée, principalement dans les pays industrialisés, grâce à des demandes d’exemptions et d’exceptions soumises chaque année aux Parties au Protocole.

Bien qu’il ait été démontré que, dans la quasi-totalité des applications, le bromure de méthyle pouvait être remplacé, le comité des options techniques dédié continue, contre toute critique de plusieurs pays, d’accorder des exemptions — alors que dans les pays en développement, elles ne sont pas tolérées. Je n’en veux pour preuve que le cas des agriculteurs mexicains, sommés d’abandonner le bromure de méthyle dans la culture de la fraise, alors que leurs voisins nord-américains bénéficiaient des fameuses exemptions, moins onéreuses, au nom de la sacro-sainte règle de compétitivité. Je me souviens encore de ce fermier venu de son État de Floride pour faire, lors d’une réunion des Parties à Rome, une démonstration douteuse de la nécessité de conserver le bromure de méthyle comme traitement du sol. Outre le fait qu’il était pour le moins surprenant d’inviter un individu à intervenir en réunion plénière des Parties, les lobbies du bromure de méthyle s’étaient activés pour lui apporter toute la logistique nécessaire à sa présence à Rome. Mieux encore, j’ai eu droit à un rappel à l’ordre de la part d’un haut fonctionnaire du Département américain de l’Agriculture lorsque j’ai émis des doutes quant aux arguments avancés par ce fermier. Il était discrètement assis derrière ma délégation et n’avait rien perdu des échanges avec l’un de mes collègues. Il me rappela mon devoir de réserve en tant que fonctionnaire des Nations Unies.

Il est pourtant établi que des méthodes naturelles — la solarisation, la pasteurisation par la vapeur, la biofumigation, les cultures hors sol, l’utilisation de souches résistantes, ou encore le traitement par la chaleur des denrées stockées — doivent faire face à la concurrence de nouvelles molécules censées remplacer le bromure de méthyle. Mon organisation a été le leader incontesté de l’assistance à de nombreux pays en développement pour ce remplacement, et les méthodes de reconversion naturelles y ont toujours été privilégiées. Notre projet au Maroc, qui a su associer producteurs et exportateurs de fruits et légumes, le Ministère de l’Agriculture, les instituts de recherche agronomique, des entreprises agricoles étrangères, des experts en traitement des sols et des laboratoires, a débouché sur la création d’un centre de production de souches résistantes, de vulgarisation de nouvelles méthodes de traitement et de formation des producteurs, y compris indépendants. Ce centre est devenu un modèle pour beaucoup d’autres pays en développement, et un exemple concret de transfert de technologie dans toute sa dimension, loin des standards imposés par les détenteurs de technologie. Comme l’a été notre projet au Mexique pour la reconversion des doseurs d’inhalateurs destinés au traitement de maladies respiratoires telles que l’asthme. Nous avions d’abord fait appel aux quatre détenteurs de la technologie de remplacement : deux d’entre eux ont refusé tout transfert vers un pays en développement, tandis que les deux autres exigeaient le paiement de royalties et une protection de leur technologie sur trente ans. Mais grâce à des compétences locales avérées, nous avions réussi à négocier avec un producteur de valves — l’élément essentiel dans la propulsion d’une quantité exacte de médicament dans les bronches — toute une série d’essais d’un nouveau gaz propulseur sans effet nocif sur la couche d’ozone. Ces essais ont permis la mise au point d’une valve conforme aux normes sanitaires. Ce projet abouti a eu un retentissement sur les producteurs d’inhalateurs des pays en développement, qui ont adopté une méthode de remplacement similaire, loin des diktats des multinationales.

Plus perverse encore est l’exemption d’utilisation du bromure de méthyle pour les opérations de quarantaine et de traitement préalable à l’exportation de denrées périssables — exemption qui cache en réalité, une fois l’importation légalement permise, la possibilité d’utiliser cette substance pour d’autres applications, comme le traitement des sols. Ce n’est un secret pour personne : le commerce du bromure de méthyle, bien qu’amoindri, est toujours d’actualité. Certains prétendent qu’il s’agit là d’un moyen d’écouler les stocks encore existants — ce qui rappelle étrangement la disponibilité du DDT, des décennies après son interdiction.

Le Protocole de Montréal prévoit également des exemptions pour d’autres substances appauvrissant la couche d’ozone (SACO), dans des applications considérées comme essentielles, notamment dans les domaines militaire et spatial. Il est utile de souligner que les inventaires de production et de consommation de ces substances font très peu référence aux usages dans l’industrie militaire, pourtant très présente dans de nombreux pays. Le Protocole accorde généreusement une clause de confidentialité rarement mise en cause. Autrement dit, la protection de la couche d’ozone doit s’accommoder de petites entorses au nom de la raison d’État.

Un autre aspect, plus inquiétant encore, et qui a attiré l’attention de nombreuses ONG, concerne les stocks obsolètes de SACO éparpillés à travers le monde, notamment dans les pays en développement. Ces quantités importantes, appelées par euphémisme « les banques SACO », se détériorent au fil du temps et se ventilent dans l’atmosphère. Plusieurs études ont démontré l’urgence de leur prise en charge, sous peine de voir anéantis tous les efforts de la communauté internationale pour réhabiliter la couche d’ozone. Les Parties au Protocole, hormis quelques projets de démonstration, n’ont jamais pu s’accorder sur un financement pour leur élimination dans les pays en développement. Ironiquement, il n’existe aucune obligation de communiquer les quantités stockées, ce qui rend opaque tout inventaire crédible. À cela s’ajoutent toutes les tentations de commerce illégal des SACO stockées, sous forme de substance vierge ou contenues dans des équipements tels que réfrigérateurs, congélateurs ou climatiseurs. Qui sait combien de ces appareils ont été écoulés clandestinement, à bas prix, dans les pays en développement ? Les exemples portés à la connaissance des Parties sont nombreux, et même si des débats parfois houleux ont eu lieu, aucune mesure sérieuse n’a été prise, hormis la possibilité, pour les pays victimes de ce commerce illégal, de le signaler.

J’ai été moi-même témoin de l’arrivage, au port de Douala au Cameroun, de centaines de réfrigérateurs usagés contenant des SACO, remis à neuf et destinés à être écoulés sur le marché local. Ces appareils, voués à la destruction et provenant semble-t-il d’Europe, étaient bien sûr proposés à des prix défiant toute concurrence. Ironie du destin, j’étais à Douala pour inspecter deux usines de production de réfrigérateurs et congélateurs ayant bénéficié d’une assistance financière et technique pour leur reconversion vers des substances inoffensives pour la couche d’ozone. Les gestionnaires de ces usines étaient paniqués à l’idée de ne pouvoir commercialiser leurs nouveaux appareils, dont le coût était bien plus élevé.

Aujourd’hui, comment expliquer qu’après quelques années de domination des substances de transition apparaissent d’autres molécules, presque similaires, mais miraculeusement débarrassées de leur radical chlore, responsable de la destruction de l’ozone stratosphérique ? Aussi n’est-il pas surprenant qu’en 2007, un amendement au Protocole de Montréal se soit empressé de réglementer l’élimination progressive des substances de transition dans les pays en développement, en prévoyant un soutien financier supplémentaire — le tout appuyé par des présentations scientifiques toutes aussi savantes les unes que les autres, censées démontrer que cette élimination allait résorber le trou de la couche d’ozone. Cet amendement fut salué comme historique, et la communauté internationale se félicita d’avoir franchi un pas décisif dans la protection de la couche d’ozone.

Je me souviens des négociations très serrées pour finaliser cet amendement, notamment l’acceptation de la reconversion dans les entreprises ayant déjà bénéficié de financements pour adopter les substances de transition. Les pays donateurs s’étaient montrés compréhensifs et généreux en accédant aux desiderata des pays en développement — l’essentiel étant de parvenir à cet accord, pour inonder une fois de plus les marchés de molécules nouvelles, mais cette fois sans pouvoir destructeur de l’ozone. C’était sans compter sur l’influence discrète mais redoutablement efficace du Comité Exécutif du Fonds Multilatéral, qui, à coups de conditions brillamment orchestrées, réduisit la portée de l’amendement et minimisa au maximum son impact financier. Les plans d’élimination des substances de transition, et notamment leurs phases I, prirent un retard considérable avant d’être adoptés, malgré des délais de réduction très rapprochés (gel puis réduction de 10 % par rapport aux consommations de base). L’essentiel était, semble-t-il, d’amorcer le mouvement.

Mais c’était sans compter, une fois de plus, sur l’ingéniosité et l’esprit d’innovation des groupes chimiques, qui déclarèrent à peine quatre ans plus tard que ces nouvelles molécules, malgré un pouvoir nul de destruction de l’ozone stratosphérique, avaient le fâcheux défaut de présenter un potentiel de réchauffement global très élevé. Un peu comme une « révélation scientifique » majeure que personne n’attendait. Une fois de plus, des scientifiques de renom furent mis à contribution pour expliquer combien ces molécules pouvaient être indésirables dans le contexte des changements climatiques. On nous expliqua que s’en débarrasser représenterait, d’ici la fin du siècle, un effort équivalent à 10 % de tous ceux nécessaires pour écarter la menace climatique, et aboutirait à une réduction de la température globale de 0,5 °C — ce qui, il faut l’avouer, est considérable. Aussi des pays influents comme les États-Unis et le Canada, rejoints par le Mexique, quelques petits États insulaires inquiets de l’élévation du niveau de la mer, puis par l’Union européenne, proposèrent un autre amendement pour éliminer cette fois les molécules censées remplacer celles de transition. Cette situation, pour le moins insolite, se négociait au moment même où les phases II des plans d’élimination des substances de transition étaient présentées au Comité Exécutif pour examen.

Cet amendement s’accompagne évidemment de la mise sur le marché de nouvelles molécules, sans pouvoir destructeur de l’ozone et à pouvoir de réchauffement global amoindri — en somme, des substances de transition avant la mise en circulation d’autres molécules à très faible potentiel de réchauffement global. Il va de soi que ce potentiel reste d’une relativité déconcertante, puisqu’à ce jour on ne s’aventure guère à fixer un seuil au-delà duquel il serait inacceptable — le fixer viendrait à condamner irrémédiablement certaines molécules déjà commercialisées. Aussi comprend-on les tergiversations dans des négociations qui durent depuis plus de quatre ans, le temps nécessaire pour mettre la touche finale à d’autres substances aux formules et appellations alambiquées, censées respecter à la fois l’ozone et le climat.

Le président américain M. Obama fut lui-même sollicité pour convaincre Chinois et Indiens de se joindre au mouvement et d’être plus conciliants dans les négociations. Si la Chine sembla s’accommoder d’un nouvel amendement — contre des concessions qui ne tardèrent pas à remonter à la surface — l’Inde lâcha du lest et accepta un arrangement similaire à celui négocié avec la Chine. Le reste du monde eut alors très peu d’arguments à faire valoir, et n’eut d’autre choix que de négocier un montant financier promis à la mesure des enjeux technologiques. Une fois de plus, les pays donateurs se montrèrent très ouverts sur leur contribution au Fonds Multilatéral, tout en comptant sur leurs représentants au Comité Exécutif pour la réduire au maximum. Ils comptaient également sur le groupe chargé de déterminer les besoins financiers du nouvel amendement — un groupe travaillant dans des conditions opaques, qui s’est toujours évertué à fournir des chiffres basés sur des inventaires difficiles, voire impossibles à vérifier. Il élabore des formules pour estimer, sur trois ans, des fonds par catégorie de secteurs d’utilisation, produisant invariablement un montant global proche de quatre cents millions de dollars, alors que les besoins varient d’une période à l’autre. Mais tout le monde sait qu’il s’agit là d’un chiffre fixé à l’avance par certains pays donateurs influents, la mission du groupe consistant invariablement à le justifier a posteriori. Bien sûr, les pays en développement n’ont eu de cesse de contester ces chiffres, mais faute de pouvoir produire des arguments convaincants pour des sommes supérieures, ils n’ont eu d’autre choix que de se résigner à demander une petite rallonge — accordée, bien sûr, par les pays donateurs, qui soulignent alors le caractère extrêmement généreux de leur offre.

J’ai toujours été choqué d’entendre certains délégués présenter leurs contributions comme une sorte d’offrande, sinon d’aumône, alors qu’il s’agit d’un accord censé reconnaître le caractère incontournable d’une responsabilité partagée mais « différenciée » — les fonds alloués ne représentant qu’une petite partie des dommages causés par les technologies vendues aux pays en développement. Malheureusement, beaucoup de représentants des pays en développement perçoivent cette contribution financière comme un geste de « charité », et non comme un aspect durement négocié d’un accord international. Ils restent désarmés devant les moyens multiples déployés par des pays donateurs dont l’unité est rarement prise en défaut, alors que les représentants des pays récipiendaires viennent aux réunions souvent mal préparés, peu au fait des enjeux véritables sous-tendant les négociations. Ils se contentent, le plus souvent, de simulacres de discussions qu’ils peinent à maîtriser.

Plus désolant encore est la nonchalance, voire le peu d’intérêt réel montré par certains représentants des pays en développement au Comité Exécutif, où ils sont censés représenter leurs continents respectifs. Ils arrivent parfois sans documents, se précipitant pour les retirer au Secrétariat afin de les consulter dans l’urgence, alors que la réunion est déjà bien entamée. Ils se trouvent dès lors complètement pris au dépourvu, se résignant à suivre tant bien que mal les débats, sans possibilité réelle d’y contribuer. Que de fois avons-nous entendu, non sans honte, des interventions dénuées de toute consistance, parfois hors de propos. J’ai toujours ressenti, à leur place, une certaine humiliation face aux sarcasmes et moqueries discrètes des autres représentants. La palme revient certainement à l’intervention passionnée d’une représentante d’un pays en développement, lors d’une réunion des Parties à Vienne en octobre 1995: elle en appelait à la communauté internationale pour aider son pays à lutter contre… la désertification ! La malheureuse s’était trompée de conférence. Les rires sans retenue qui fusèrent dans la salle furent une grande souffrance pour cette diplomate.

Mais il faut dire aussi que, malgré tout, ces représentants se mesurent aux délégués des pays développés à armes inégales. Leurs moyens sont dérisoires, ils disposent rarement de données fiables pour opposer des contre-arguments de poids. Pire encore, ils reçoivent rarement des instructions de leurs propres gouvernements, et seuls leur instinct ou leur expérience peuvent les guider dans le labyrinthe des textes, savamment entretenu par les pays donateurs. Je les ai vus errer comme des âmes en peine dans les couloirs des grandes salles de conférence, souvent résignés. Très vite, ils abandonnent le terrain de la négociation pour se concentrer sur leurs intérêts privés. Que de fois ai-je surpris certains d’entre eux consulter leurs courriels personnels, ou des sites web hors de propos, alors que se débattaient des sujets les concernant directement. Il me revient même une anecdote triste et désolante : celle d’un représentant que j’avais sollicité pour défendre un projet dans son propre pays, et qui ignorait que ce projet était soumis à la réunion à laquelle il assistait — preuve qu’il n’avait même pas lu les documents de travail. Bien sûr, il y a toujours eu des exceptions, des individualités douées et brillantes, mais malheureusement, après deux ou trois réunions au cours desquelles elles s’étaient distinguées, elles disparaissaient curieusement du circuit. Sans doute est-ce l’une des calamités de plusieurs pays en développement que cette capacité à écarter leurs propres élites.

Mon propre pays excelle dans ce domaine : à de nombreuses reprises, j’ai vu des délégués surgis de nulle part, parfois même déconnectés du sujet qu’ils étaient censés négocier. Certains poussaient même l’indécence jusqu’à récolter leurs frais de mission dès le premier jour d’une conférence, pour disparaître aussitôt.

Il y a bien sûr des pays comme la Chine, l’Inde, ou d’autres économies émergentes telles que l’Afrique du Sud, l’Indonésie, la Malaisie, le Brésil, le Sénégal et bien d’autres encore, qui tirent leur épingle du jeu et parviennent, tant bien que mal, à ébranler l’hégémonie des pays industrialisés. Mais il reste beaucoup de chemin à parcourir pour espérer équilibrer ces négociations. Je suis persuadé que ce jour se rapproche, et même plus vite qu’il n’y paraissait il y a seulement quelques années. Je suis également convaincu que, pour le bien de notre planète, tous les pays devront jouer un rôle déterminant dans les choix à faire pour son avenir. La récente Conférence sur le Climat à Paris a montré des signes encourageants dans la prise en charge des problèmes globaux par un nombre grandissant de pays en développement, et ce, malgré un accord souvent jugé creux.

Malheureusement, en tant que fonctionnaires internationaux, et sous prétexte de neutralité, il nous a toujours été interdit de prodiguer des conseils aux représentants des pays en développement, de les éclairer sur les enjeux. Et même lorsque nous nous efforcions de contourner cet interdit, il n’en demeure pas moins que sans un cadre approprié pour les organiser et les préparer à mieux cerner les points importants à discuter, ces efforts restent fragmentaires, sans impact significatif. J’ai pour ma part milité auprès des représentants des pays donateurs pour apporter une valeur ajoutée aux négociations, en permettant aux institutions spécialisées des Nations Unies de former des élites dans les pays en développement à des méthodes et techniques de négociation somme toute simples. J’essayais de convaincre le PNUE d’organiser, en marge des réunions régionales des responsables des bureaux Ozone, des débats sur les négociations en cours. Peine perdue : aucune initiative sérieuse n’a été prise dans ce sens. Je tentais bien d’organiser des réunions au siège de notre organisation à Vienne, auxquelles étaient conviés les représentants des bureaux Ozone pour débattre de sujets d’actualité. Mais ce n’était là qu’un feu de paille, bien insuffisant pour espérer inverser la tendance. Il aurait fallu multiplier ce genre de rencontres pour qu’elles impriment un tournant décisif dans les négociations. Malheureusement, les coûts pour continuer à les organiser étaient trop élevés pour une organisation comme la mienne. Je dus également me rendre à l’évidence qu’une fois de plus, Vienne attirait davantage par son charme et sa beauté que par les sujets à débattre.

Malheureusement, on continue d’observer des rapports de domination qui, à mon humble avis, ne sont pas de nature à combler l’immense fossé séparant nos deux mondes. Et pourtant, il était permis d’espérer que, lorsqu’il s’agit de l’avenir de la planète, toutes les volontés seraient les bienvenues — mais seuls les intérêts, tant économiques que politiques, demeurent plus que jamais les arguments majeurs des négociations sur l’environnement. Je déplore, pour ma part, que l’idée noble et généreuse apparue à Rio en 1992, déclarant les ressources de la planète partagées par tous, reste à ce jour utopique. J’ai été de nombreuses fois témoin de comportements égoïstes, voire criminels, et je garde en mémoire quelques souvenirs de situations ubuesques et difficilement compréhensibles.

À ce sujet, je me remémore le bombardement, en mars 1999, de la ville de Belgrade par les forces de l’OTAN. Les supports de lancement des projectiles nécessitaient, pour leur refroidissement, des milliers de tonnes de Halons — un puissant produit destructeur de l’ozone —, alors qu’au même moment, le Comité Exécutif négociait des projets d’élimination de quelques centaines de tonnes de ces mêmes Halons. Ce même Comité Exécutif nous refusait par ailleurs un projet de reconversion dans une entreprise de réfrigération au Monténégro, sous le fallacieux prétexte que la dislocation de l’ex-Yougoslavie ne permettait pas de s’assurer que la Serbie-Monténégro était bien Partie au Protocole de Montréal. Malgré les clarifications fournies par feu l’Indien Madhava Sarma, alors Directeur Exécutif du Secrétariat Ozone, assurant que ce pays était bien signataire du Protocole, le Comité passa outre et rejeta le projet. Il est utile de souligner que le Secrétariat Ozone n’a plus, dès lors, pris d’initiative similaire — de telles bravades ne devaient plus se reproduire.

Comment comprendre également les réticences, voire les oppositions, à assister des pays sous embargo, tels que la Libye, l’Iran, Cuba ou encore la Corée du Nord — comme si la couche d’ozone avait des frontières avec ces pays ? Que dire de l’Irak, à qui, durant des années, toute aide fut systématiquement refusée, y compris le droit de siéger en tant qu’observateur ? En revanche, après la seconde guerre du Golfe, le Comité Exécutif n’a nullement hésité à approuver une multitude de projets, sans se soucier de leur exécution dans des zones à haut risque. Qui, aujourd’hui, pourrait affirmer avec certitude que l’Irak est en conformité avec les obligations du Protocole ? Mais pourquoi s’en soucier, puisque l’essentiel était de montrer que ce pays était désormais dans les normes ?

Pour ma part, je suis fier d’avoir toujours insisté sur le caractère de neutralité d’une convention sur l’environnement, et présenter des projets dans ces pays a été une constante absolue de ma démarche. Il fut impossible, pour le Comité Exécutif, de nier ce caractère et, malgré quelques tentatives de dissuasion, il approuva nos projets. Nous devions, à notre tour, prouver par notre détermination que ces projets étaient viables. Mais il y a toujours un moment où cette obstination exige un prix à payer.

C’est ainsi qu’un jour, le représentant du Japon au Comité Exécutif me mit sous les yeux un article d’un journal japonais faisant référence à un soi-disant expert en armes chimiques, ancien membre de notre équipe. Il déclarait, sans sourciller, que nous avions fourni, à travers un projet, des équipements et matériaux susceptibles de permettre à la Corée du Nord de fabriquer des armes chimiques de destruction massive — rien que ça. Quoique surpris par cette accusation gravissime, je ne pouvais croire qu’un projet basique de reconversion puisse revêtir une telle ambition. Malgré mes explications quant au caractère tout à fait inoffensif du projet, le diplomate japonais s’entêta à exiger, par l’intermédiaire du Comité Exécutif, que nous apportions des preuves irréfutables que les équipements et services ne contrevenaient pas aux règles édictées par le Comité d’experts des Nations Unies sur l’embargo. Il me menaça également de demander, lors de la Réunion des Parties au Protocole de Montréal, le retrait de notre organisation en tant qu’agence d’exécution. L’affaire prenant une tournure dramatique, nous dûmes nous résoudre à confectionner un rapport de plus de trois cents pages, détaillant avec minutie tous les équipements et matériaux livrés dans le cadre du projet, afin de démontrer que leur composition, tant chimique que physique, ne permettait en rien la fabrication d’armes chimiques. Ce rapport, compilé en une semaine et certifié par le Comité d’experts des Nations Unies, fut un modèle d’exemplarité dans l’exécution de nos projets ; son contenu scientifique et technique, ainsi que sa clarté, furent salués par le Comité Exécutif, qui décida de clore ce malheureux dossier.

Mais ce qu’il faut déplorer, c’est bien la passivité de notre organisation, qui ne nous apporta à aucun moment le moindre soutien. Bien au contraire, il nous fut signifié que nous serions bien avisés de démontrer notre « innocence ». Je crois qu’au-delà de l’inconfort causé par cet incident sordide, le comportement de notre organisation m’a profondément affecté, révélateur d’une certaine malveillance à notre égard — malgré le succès indéniable de notre programme, on ne nous aurait épargné la moindre erreur. N’eût été le refus du Comité Exécutif de céder aux pressions d’un de ses membres, l’affaire aurait pu déborder du cadre habituel d’assistance qui était notre mission première.

Mais il faut dire aussi qu’au fil des nombreuses années où j’ai côtoyé les membres du Comité, celui-ci a su développer des relations de franche camaraderie, voire d’amitié, qui ne se sont jamais démenties. Malgré des intérêts divergents, les rapports humains ont toujours prévalu, dans le respect et la bonne humeur. Rares furent les fois où un membre perdit son sang-froid — la diplomatie a toujours repris le dessus.

Le vibrant hommage qui m’a été rendu à la veille de ma retraite des Nations Unies, ainsi que les nombreux prix et distinctions qui m’ont été attribués, ont été pour moi l’ultime récompense, celle qui m’a empli de fierté. C’était certainement une reconnaissance de ma modeste contribution aux travaux remarquables du Comité. Je ne pouvais rêver de plus gratifiant que ces gestes d’amitié à mon égard.

Je salue également le degré élevé de professionnalisme affiché de tout temps par les membres du Secrétariat du Fonds Multilatéral. Ils ont, à chaque fois, montré une connaissance profonde des aspects scientifiques, techniques et financiers des projets que nous leur soumettions. Le mérite en revient sans conteste à un grand monsieur, l’Égyptien Dr Omar El Arini, qui a su construire un Secrétariat de haut niveau. Dr Omar El Arini, et un membre du Comité, l’Américain Paul Horowitz, ont été les personnalités les plus remarquables, et leurs travaux ont marqué d’une empreinte indélébile la réputation exceptionnelle du Fonds Multilatéral. J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à avoir, avec le Secrétariat, des échanges parfois interminables et à des heures impossibles, échanges qui s’avéraient hautement instructifs pour les deux parties. Leurs membres avaient cette manière bien particulière d’opposer des contre-arguments pour minimiser les coûts, ou rendre inéligibles des équipements que nous jugions essentiels. De notre côté, nous avions développé des techniques de défense souvent imparables, qui nous permettaient d’obtenir des compromis acceptables pour tous. Ensemble, nous avons permis au Comité Exécutif d’élaborer des principes directeurs qui font aujourd’hui référence — nombre de conventions internationales nous les envient.

Je suis aussi fier de compter, dans de très nombreux pays, des amis sincères, qui ont toujours eu à cœur de m’accueillir à bras ouverts lors de mes multiples déplacements professionnels. Ils ont, à chaque fois, souligné mon engagement indéfectible pour leurs pays respectifs ; je ne suis pas certain d’avoir pu leur rendre, ne serait-ce qu’un peu, cette générosité et cette hospitalité dont j’ai été entouré à chacune de mes visites.

Je garde des souvenirs impérissables et exceptionnels — d’incidents, de moments cocasses, mais aussi d’émotions intenses — des quelque cent vingt pays que j’ai eu le privilège de visiter. Je citerai des endroits où l’insécurité était une inquiétude quotidienne, comme en Côte d’Ivoire, où j’avais été confronté, avec un collègue, à un faux barrage routier dressé par une bande de jeunes armés et hystériques. Nous nous en étions sortis en offrant quelques centaines d’euros. Au Pakistan, bien que les routes fussent loin d’être sûres, j’avais pris sur moi de visiter, la peur au ventre, des endroits reculés. Au Mozambique, à une époque d’incertitudes politiques, je m’étais rendu dans une entreprise de fabrication de réfrigérateurs, à une centaine de kilomètres de Maputo — il n’existait qu’une piste mal entretenue, proche des foyers de rébellion, et le trajet, avec un guide confirmé, avait duré une éternité. Au Guatemala et au Honduras, en périodes de grande instabilité et d’insécurité élevée, nous avions visité des exploitations agricoles isolées, protégées par des milices armées privées. À Nairobi, au Kenya, je me retrouvai, avec nombre de représentants, confiné à l’hôtel à la suite d’émeutes populaires qui durèrent trois jours — des étrangers avaient été assassinés, dont l’épouse d’un ambassadeur, décapitée dans son propre jardin.

À Calcutta, j’ai visité, avec effarement, un quartier misérable de la ville, surnommé avec dérision « la Cité de la Joie ». La vision cauchemardesque de cette extrême pauvreté m’a poursuivi pendant des mois — je ne pouvais croire que des êtres humains puissent tomber dans une telle déchéance. Mais le plus extraordinaire est qu’ils trouvaient la force de sourire et de continuer à avancer, contre toute règle de vie élémentaire. À l’invitation d’un homme d’un âge impossible à déterminer, j’eus la force mentale de pénétrer dans sa hutte, montée sur pilotis pour éviter la masse compacte d’excréments qui obstruait les chemins — l’odeur pestilentielle qui s’en dégageait aurait repoussé l’âme la plus rude. Il vivait avec son épouse et ses cinq enfants dans un espace si réduit que j’eus de la peine à m’y faufiler. Ils m’offrirent un verre de lait caillé et un quignon de pain, que je n’osai refuser. Malgré leur dénuement total, ils puisaient au fond d’eux-mêmes la force de montrer leur générosité et leur hospitalité. Je rends ici hommage à Mère Teresa et à sa modeste armée de sœurs, pour leur immense courage et le sacrifice de leur propre vie afin de soulager, ne serait-ce qu’un peu, les souffrances de centaines de milliers de déshérités. Ce fut pour moi, comme dans d’autres endroits misérables de la planète, une leçon de vie : ces humbles parmi les plus humbles étaient capables de vous offrir ce « qu’ils n’avaient pas ». Dans leur pauvreté extrême, ils gardaient toujours, dans leurs yeux, cette étincelle de vie qui me désarçonne. Je me dis qu’en fait, c’est bien grâce à toutes ces âmes sacrifiées sur l’autel du dieu appelé Économie que les riches continuent de s’enrichir. Ils se soumettent à des règles édictées par d’autres, et leur labeur ne sert qu’à leur survie somme toute relative, car ils côtoient la mort à chaque moment de leur misérable quotidien. Que de fois me suis-je demandé qui sauver en priorité : la couche d’ozone, ou cette humanité en perdition ?

Salle de conférence des Nations Unies à Genève

Un autre voyage qui m’a procuré une émotion extrême est celui effectué en Israël, et plus particulièrement à Jérusalem. Mon défunt père avait toujours caressé le rêve de se rendre dans ce lieu saint, dont la visite lui avait été interdite pour cause de guerre. Je me surpris un jour à lui promettre d’y aller en son nom, même si, au fond de moi, je savais cette promesse impossible à tenir. Et pourtant, un jour, en tant que fonctionnaire des Nations Unies, j’eus la chance inouïe de me rendre à Jérusalem et en Cisjordanie, pour un projet d’assistance à l’Autorité palestinienne. Cette idée était née d’une discussion à Genève avec le représentant d’Israël à la réunion des Parties, un certain Rony Serri, qui m’assurait de son soutien pour monter un petit projet d’assistance aux ministères palestiniens chargés de l’Industrie, de l’Environnement et de l’Agriculture. Je n’eus pas le plaisir de le rencontrer à Jérusalem, puisqu’un mois après notre entretien, il fut victime d’un accident fatal de la circulation à Barcelone, où il passait ses vacances. Je me souviens encore de sa volonté de faire, à travers mon organisation, un geste pour les Palestiniens ; il m’avait offert des dattes récoltées dans une palmeraie ayant jadis appartenu à une grande famille palestinienne. Moi qui suis un piètre pratiquant, la prière que j’effectuai à la mosquée Al-Aqsa m’emplit d’une émotion incommensurable, et je vis, dans la salle quasi déserte, le visage de mon père qui souriait. Au-delà des injustices et des humiliations subies par les populations palestiniennes, dont nous avions été témoins, ce moment de piété eut, à lui seul, un retentissement moral qui, aujourd’hui encore, m’émeut profondément. Aujourd’hui encore, lorsqu’en tant que conseiller et expert senior des Nations Unies je revois, dans les réunions internationales, tous ces amis rencontrés au fil de mes pérégrinations, ils s’empressent de venir me saluer, et j’éprouve une fierté certaine à avoir conservé, auprès d’eux, cette amitié simple et chaleureuse.

Pour en revenir au nouvel amendement sur les HFC, il est à craindre qu’une fois de plus, les puissants lobbies s’évertuent à perpétuer cette chaîne de substances chimiques, au détriment de substances naturelles pourtant avérées efficaces et moins onéreuses dans la majorité des applications. Malgré un potentiel nul de destruction de l’ozone, un autre proche de zéro en matière de réchauffement global, et une efficacité énergétique indéniable, elles demeurent sous-utilisées. Certes, des progrès ont été accomplis, et la prise de conscience grandit, mais il faudra être plus persévérant que jamais. C’est pourquoi mon engagement se poursuit à travers SHECCO (Union européenne, Bruxelles), une institution jeune mais ambitieuse, œuvrant pour la promotion des réfrigérants naturels. Leur détermination et leur enthousiasme m’ont d’ores et déjà convaincu de la justesse de nos positions, et je suis confiant que les substances naturelles connaîtront, dans les années à venir, un essor sans précédent — porté non plus par la contrainte des textes internationaux, mais par l’évidence, enfin reconnue, qu’elles ont toujours été la solution la plus simple, la plus sûre et la plus respectueuse de notre planète.

Si Ahmed Sidi Menad, Président de TAFELWIT

Partager sur Facebook

Publications similaires